Cherchant à retracer la vie de sa grand-tante déportée à Auschwitz en 1943, la réalisatrice met au jour le processus de spoliation des biens des juifs en France sous l'Occupation, prélude à leur extermination. Un documentaire d'une rare maîtrise, bouleversant.
Entre la date de sa naissance, le 2 juillet 1901, et celle de sa déportation à Auschwitz le 18 juillet 1943, par un convoi parti de Drancy, la vie d'Odette Bernstein a laissé peu de traces hormis celles retrouvées dans les archives administratives. Grand-tante de la réalisatrice, cette jeune femme indépendante, issue d'un milieu aisé de Neuilly-sur-Seine, crée avant-guerre son atelier de modiste et prend le nom de Fanny Berger. Elle s'installe rue Balzac, près des Champs-Élysées. Si l'occupation allemande ne met pas tout de suite un terme à son activité prospère, les lois antisémites du régime de Vichy vont très vite resserrer leur étau autour d'elle - comme autour de tous les juifs de la France occupée : obligation de se faire recenser, interdiction d'avoir des contacts avec sa clientèle, de posséder un compte bancaire et de fréquenter les lieux publics, port de l'étoile jaune... jusqu'à la tentative de fuite en zone libre, l'arrestation et l'internement au camp de Drancy. Entre-temps, l'administration française aura procédé à l'"aryanisation" des entreprises juives, et l'atelier de la jeune modiste fera l'objet d'une vente forcée : placée sous l'autorité d'un administrateur provisoire, Fanny Berger voit son affaire liquidée, c'est-à-dire reprise par une "acheteuse" non juive. En 1942, elle se retrouve à la rue, spoliée de tous ses biens et de tous ses droits.
Qui était Fanny Berger ?
À rebours d'une enquête policière, où l'exactitude des faits tient lieu de vérité, la réalisatrice cherche à retracer la vie de sa grand-tante à partir de quelques lignes sèchement consignées dans les registres de l'administration pétainiste. Une tentative exemplaire de rappeler à la mémoire une existence condamnée sans cela à l'oubli, tout en respectant son opacité - ce n'est pas un hasard si de nombreuses phrases du commentaire commencent par la locution "peut-être". Documents à l'appui, de la déclaration rendue obligatoire par le Commissariat général aux questions juives après la loi du 3 octobre 1940 jusqu'à la réquisition de la SNCF par le préfet de l'Allier pour transporter un convoi de prisonniers juifs, Catherine Bernstein reconstruit le parcours de cette femme traquée et parvient malgré tout à lui redonner chair. Avec un sens historique précis et une sensibilité extrême portée aux plus petits détails qui prennent dès lors une signification universelle, elle rend palpable le calvaire progressif d'une citoyenne scrupuleusement fichée et condamnée par des fonctionnaires de tous grades. Cette quête minutieuse fait plus d'une fois songer au beau roman de Patrick Modiano Dora Bruder, sauf qu'ici, en lieu et place d'une reconstitution imaginaire, la réalisatrice utilise avec une rare maîtrise les ressources du documentaire pour nous montrer le vrai visage d'une inconnue - et la vraie nature de la machine qui l'a broyée.
Source : arte-tv.com
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